Shame on you

 



                                                “Avoir la honte”

Se présenter comme on le voudrait au monde, il se peut qu’on n’y arrive pas ou que les autres nous en empêchent.

Rougir – se couvrir les yeux – s’esquiver – avoir envie de disparaître – de ne pas être là – sentir monter sur son cou les “plaques rouges” qui ne sont pas celles de l’émotion heureuse, mais d’une gêne indéfinissable – bredouiller des paroles inaudibles ou incohérentes – bref, être très mal à l’aise, sans savoir pourquoi.

La honte nous rend problématique la capacité en nous de nous présenter aux autres, d’être avec eux, mais on ne sait pas de quoi nous pouvons avoir honte comme ça.

On ne se sent pas comme les autres. On voudrait pouvoir se cacher, rentrer dans sa tanière, mais en même temps quelque chose en nous appuie sur la nécessité d’avoir à se montrer.

On ne comprend pas pourquoi ça a l’air si simple et si facile pour les autres – et pas pour nous.

Pouvoir comparaître et se retrouver face à l’autre est une situation complexe.

Mais, ce face-à-face existe-t-il vraiment ?

 

Friedrich Nietzsche , dans Le Gai Savoir, posait ces questions, à la ligne…

-         Qui qualifies-tu de mauvais ?

-         Celui qui veut toujours faire honte.

-         Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ?

-         Épargner la honte à quelqu’un.

-         Quel est le sceau de l’acquisition de la liberté ?

-         Ne plus avoir honte de soi-même.

 

Le visage : il est à la fois une politique (ce qui nous met en relation avec d’autres), un mélange de surfaces et de trous, tout comme le masque au théâtre, qui pleure ou qui sourit. Il nous place dans un temps et dans un espace, à l’intérieur de hiérarchies et sur l’échelle de tout un tas d’identités possibles. C’est à la fois une caisse de résonance pour des relations qui dépassent notre corps, et ce qui est à nous et nous seuls.

Le face-à-face, avec sa violence potentielle impliquant le visage, peut bousculer parfois mais pas toujours (heureusement) l’évidence de l’être-là dans notre appareil le plus intime : les questionnements affluent. Et si nous ne parvenons pas à avoir un visage, justement ? Et si celui-ci nous était imposé, empêché ou refusé. Si quelqu’un nous l’arrache – comme un masque ? Si on a envie de quitter le sien, de visage, ou de masque de celui-ci ? Est-ce qu’on peut redessiner son visage ?

Toutes ces questions ne sont pas seulement le fait de personnes excessivement timides ou qui sont complexées par leur physique. Ça va plus loin. Quiconque, par son parcours ou son histoire, à certains moments et dans certaines circonstances, peut en être envahi. Se trouver submergé. Or, de fait, devoir comparaître (examen, entretien, se trouver face à un public, se présenter…) et que l’on n’ait pas le choix efface tout de suite ce genre de questionnements et là, une certaine violence peut tout à fait surgir. Ce peut être le trac, l’incapacité partielle à s’exprimer, le bégaiement, le mutisme, le bug, la fuite.

Une fois arrivé au monde, ce n’est pas le tout… il faut encore beaucoup de méditions sociales, affectives et culturelles pour “se trouver soi-même” – si tant est qu’on puisse y parvenir un jour. C’est un jeu politique, fait de grammaires communes.

« J’étais une fillette timide, et en même temps extravagante. Je racontais, à moi-même et à mes copines ensuite, des histoires fausses auxquelles je finissais par croire. »

La honte, je ne sais pas vraiment ce que signifient au juste ce mot – et ce sentiment – et je ne l’ai jamais su. Quelle qu’elle soit vraiment, et quel que soit ce que le mot engendre en nous – débloque – recouvre – et tient à tout prix à cacher, c’est néanmoins l’expression d’une émotion qui devient visible par et sur le visage,  et qui concerne le fait d’être vu à un moment ou dans les circonstances où l’on préférerait ne pas l’être. Être bien tranquille chez soi, à l’abri des regards. Quand nous-mêmes nous ne nous sentons “pas bien”. Car qui voudrait être parfait, redoute toujours d’être vu ne l’étant pas, et le moment de la confrontation est dur.

Les regards croisés, où l’on ressent de la honte dans le fait d’être vu peuvent très bien se produire sur un plan idéal et non concrètement, dans la réalité. Mais pour autant la honte, dans tous les cas est une douleur intense – et ont bien de la chance ceux qui ne la ressentent jamais ! (si ça existe… en dehors des pervers narcissiques)

Cette douleur affecte le moi (ce que je suis) par ma manière de me présenter aux autres (“autres”… inventés ou réels) et peut se faire tellement intense, qu’on est soudainement tenté de vouloir renoncer à qui on est (comme sujet). La honte devient alors tentative permanente de se dissimuler et tourner le dos à autrui jusqu’à ce que le moi demande au sujet de se replier sur lui-même, pour survivre.  

Et pourtant, y compris dans ce retour en soi – ce repli protecteur – nous restons affectés, si ce n’est par la honte, du moins sur le Doute permanent que nous ressentons à notre égard. À tort ou à raison.

Pourquoi je suis comme ça ? Comment est-ce que les autres me voient ? Ont-ils remarqué que je me faisais invisible ? Qu’est-ce qu’il me faudrait changer pour paraître comme tout le monde. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? qui ne va pas ? Auparavant je n’avais peur de rien, et j’étais bien…

La crainte d’être vu – découvert – mis à nu, c’est à la fois plus précis et plus général que la honte elle-même : ça va plus loin. C’est une sensation intense et douloureuse liée en partie à ce que moi, le je en moi en tout cas, ressent part rapport à lui-même. “Les autres”, souvent, quant à eux ne remarquent rien. Alors ils font des bourdes. Ils vexent sans le vouloir. Sans faire exprès… paraît-il… et infligent la honte sans y être pour rien. Qu’ils disent. Mais moi je me vois infliger une blessure (une de plus) à ce que je suis ou à ce que je pourrais être.

Le malaise n’est pas cantonné à ce que j’ai fait ou à ce qui s’est passé auparavant. Ni même en référence à ce que je n’ai PAS fait. Il parle en moi, et de façon douloureuse, de ce que je suis. Même si l’on croit lire dans les yeux de l’autre sa propre honte, c’est quand même dans le plus intime et du fond de son être qu’on la ressent le mieux ; et l’on s’imagine a fortiori rejeté. Cela crée une scission entre le moi et soi-même. Cette attention que l’on porte sur nous n’est pas seulement risque de jugement ou de reniement de sa propre personne, mais se produit par là une tension dans laquelle je vois mon moi se trouver tout le temps en décalage avec les autres d’une part, et d’autre part sans cesse, en même temps que grandi, quelque part et d’une certaine manière restreint – puisqu’on n’est pas toujours, loin de là, qui on voudrait être.  

On aurait pu faire mieux. On s’est mal exprimé. On n’aurait pas dû dire  ça. J’aurais mieux fait de me taire, tiens ! Peut-être je me suis trop répété. Je n’avais pas “assez préparé”…

Pour les personnes qui ont cette difficulté – et beaucoup l’ont – se retrouver dans le face-à-face prend toujours l’allure d’un “entretien d’embauche” ou d’examen de conscience (alors qu’on n’en demande pas tant de leur part) et ça les désarçonne. Elles entrent alors dans une sorte d’emphase assez intense, refluant à l’intérieur du moi, qui va de pair avec une réduction visible de ce château fort intérieur, ce qui est totalement contre productif, aux yeux et aux oreilles des autres. Cette tension, remarquable et forcément remarquée, explique pourquoi une telle douleur peut se produire à propos de tout et de rien et dans le cadre de situations différentes, et dans chacune des manières que nous avons de prêter à nous-même attention.

 

Quand j’étais enfant et que ma mère ou quelqu’un de proche devait intercéder pour moi, j’étais “morte de honte” : Je lui en voulais d’attirer les regards sur nous. J’avais envie d’entrer dans un petit trou de souris.  (Cynthia)

 

Aujourd’hui j’ai vu 3 hommes se moquer de nous (moi, ma grand-mère et les autres voyageurs qui attendaient, sur le quai en face d’eux) en nous traitant de racistes alors qu’ils ne nous connaissaient même pas. J’ai eu honte qu’il y ait encore des fumiers comme ça en 2025 qui foutent le chaos pour rien. (Paco, 10 fév., dans le métro)




 

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